L'inflammation intestinale représente un mécanisme de défense complexe qui peut survenir en réponse à divers facteurs pathogènes, alimentaires ou immunologiques. Lorsque la muqueuse intestinale s'enflamme, elle déclenche une cascade de symptômes qui peuvent significativement altérer la qualité de vie des personnes touchées. Cette réaction inflammatoire peut être transitoire et bénigne, ou s'inscrire dans le cadre de pathologies chroniques plus sévères comme les maladies inflammatoires chroniques de l'intestin (MICI). La reconnaissance précoce des signes d'inflammation intestinale constitue un enjeu majeur pour permettre une prise en charge adaptée et limiter les complications potentielles. Des douleurs abdominales aux modifications du transit, en passant par des manifestations systémiques, l'inflammation intestinale s'exprime à travers une sémiologie riche et variée dont l'interprétation nécessite souvent une expertise médicale approfondie.

Symptômes cliniques de l'inflammation intestinale chronique et aiguë

L'inflammation intestinale se manifeste par un ensemble de symptômes dont l'intensité varie selon le caractère aigu ou chronique du processus inflammatoire. Dans sa forme aiguë, l'inflammation se traduit généralement par l'apparition brutale de douleurs abdominales intenses, souvent accompagnées de diarrhées parfois sanglantes, de fièvre et d'une altération rapide de l'état général. Cette forme peut résulter d'une infection intestinale, d'une réaction allergique alimentaire sévère ou constituer le début d'une poussée inflammatoire dans le cadre d'une pathologie chronique sous-jacente.

En revanche, l'inflammation chronique se caractérise par une persistance des symptômes sur plusieurs semaines ou mois, avec des périodes d'exacerbation et de rémission. Les patients décrivent généralement une fatigue persistante, une perte de poids progressive, des douleurs abdominales récurrentes et des troubles du transit intestinal. Cette chronicité peut être le signe d'une maladie inflammatoire chronique de l'intestin comme la maladie de Crohn ou la rectocolite hémorragique, mais également d'autres affections comme une infection chronique, une maladie cœliaque non diagnostiquée ou une colite microscopique.

La distinction entre inflammation aiguë et chronique revêt une importance capitale dans l'orientation diagnostique et thérapeutique. En effet, le caractère aigu peut nécessiter une prise en charge urgente, notamment en cas de déshydratation sévère ou de risque occlusif, tandis que le caractère chronique oriente vers des explorations plus approfondies et une stratégie thérapeutique à long terme.

Manifestations gastro-intestinales : diarrhée, crampes et saignements rectaux

La diarrhée constitue l'un des signes les plus fréquents d'inflammation intestinale. Elle se caractérise par des selles molles ou liquides, dont la fréquence est augmentée (plus de trois selles par jour). Dans le contexte inflammatoire, cette diarrhée peut s'accompagner de douleurs abdominales de type crampes, particulièrement exacerbées avant les évacuations. La présence de mucus, aspect blanchâtre et filant dans les selles, est également évocatrice d'un processus inflammatoire touchant la muqueuse colique.

Les saignements rectaux représentent un signe d'alerte majeur qui doit toujours conduire à une consultation médicale. Ils peuvent se manifester par des traces de sang rouge vif sur le papier toilette, des selles striées de sang ou des émissions sanglantes pures. La coloration du sang peut orienter vers la localisation de l'inflammation : un sang rouge vif suggère une origine basse (rectum, côlon gauche), tandis qu'un sang plus foncé, mélangé aux selles, évoque plutôt une origine plus haute (côlon droit, intestin grêle).

Les crampes abdominales associées à l'inflammation intestinale sont généralement décrites comme des douleurs spasmodiques, survenant par vagues et souvent soulagées temporairement par l'émission de selles ou de gaz. Leur localisation peut varier selon la portion intestinale touchée : la fosse iliaque droite pour l'inflammation de l'iléon terminal (typique de la maladie de Crohn), la région péri-ombilicale pour l'intestin grêle, ou le cadre colique pour les atteintes du côlon.

L'association diarrhée chronique, douleurs abdominales et rectorragies constitue une triade symptomatique hautement évocatrice d'une maladie inflammatoire chronique de l'intestin et doit conduire à des explorations spécialisées sans délai.

Syndrome de l'intestin irritable vs inflammation pathologique : différences symptomatiques

La distinction entre le syndrome de l'intestin irritable (SII) et une véritable inflammation intestinale pathologique représente un défi diagnostique fréquent en gastroentérologie. Bien que les tableaux cliniques puissent se chevaucher, plusieurs éléments permettent de les différencier. Le SII se caractérise par des douleurs abdominales chroniques et récurrentes, associées à des troubles du transit (diarrhée, constipation ou alternance des deux), mais sans altération de l'état général ni signes biologiques d'inflammation.

À l'inverse, l'inflammation intestinale pathologique s'accompagne généralement de symptômes systémiques comme la fièvre, une fatigue marquée, une anémie ou une perte de poids non intentionnelle. La présence de sang dans les selles est exceptionnelle dans le SII, alors qu'elle constitue un signe fréquent dans les pathologies inflammatoires comme la rectocolite hémorragique. Les douleurs nocturnes, qui réveillent le patient, sont également plus évocatrices d'une inflammation organique que d'un SII.

Un élément distinctif majeur réside dans la réponse aux repas : dans le SII, les symptômes sont souvent déclenchés ou aggravés par l'alimentation, avec un soulagement après l'évacuation, tandis que dans les pathologies inflammatoires, cette relation est moins constante. Enfin, l'évolution par poussées entrecoupées de périodes de rémission complète est plus caractéristique des maladies inflammatoires chroniques de l'intestin que du SII, qui tend à présenter une symptomatologie plus constante dans le temps.

Douleurs abdominales diffuses et localisées : cartographie des zones inflammatoires

La topographie des douleurs abdominales fournit des indices précieux sur la localisation du processus inflammatoire intestinal. Une inflammation de l'intestin grêle proximal génère typiquement des douleurs épigastriques ou péri-ombilicales, tandis qu'une atteinte de l'iléon terminal se manifeste par des douleurs dans la fosse iliaque droite, pouvant parfois simuler une appendicite. L'inflammation colique produit des douleurs qui suivent le cadre colique : hypochondre droit pour le côlon ascendant, flanc droit pour le côlon transverse, fosse iliaque gauche pour le côlon sigmoïde, et région sus-pubienne pour le rectum.

Le caractère diffus ou localisé des douleurs peut également orienter vers certaines pathologies. Les douleurs diffuses, mal systématisées, évoquent davantage une atteinte étendue comme une colite infectieuse ou une poussée sévère de rectocolite hémorragique. À l'inverse, des douleurs bien localisées suggèrent une inflammation segmentaire, caractéristique de la maladie de Crohn. L'intensité douloureuse varie également selon le type d'inflammation : modérée et chronique dans les MICI, elle peut devenir très intense lors de complications comme un abcès, une perforation ou une sténose intestinale.

La palpation abdominale par le médecin permet de préciser ces zones douloureuses et de rechercher d'éventuels signes associés comme une défense, une contracture ou une masse inflammatoire. Ces éléments sémiologiques, associés aux caractéristiques des douleurs (permanentes, intermittentes, post-prandiales), contribuent à établir une première cartographie des zones inflammatoires, qui sera ensuite confirmée ou précisée par les examens complémentaires.

Ténesme et impériosités : indicateurs spécifiques d'une inflammation rectale

Le ténesme, sensation douloureuse d'une tension rectale persistante avec besoin impérieux mais inefficace d'aller à la selle, constitue un symptôme hautement évocateur d'une inflammation rectale. Ce symptôme particulièrement inconfortable est fréquemment rapporté par les patients souffrant de rectocolite hémorragique, dont l'atteinte inflammatoire débute typiquement par le rectum. Le ténesme s'accompagne généralement d'une sensation d'évacuation incomplète, même après une selle, et peut persister plusieurs heures, altérant significativement la qualité de vie.

Les impériosités fécales, caractérisées par un besoin urgent et irrépressible de déféquer, représentent un autre indicateur spécifique d'inflammation rectale. Ces urgences peuvent survenir brutalement, sans prodrome, et contraignent le patient à trouver rapidement des toilettes, générant anxiété et limitation des activités sociales. Dans les formes sévères, elles peuvent s'accompagner d'incontinence fécale, en particulier lorsque l'inflammation altère la fonction du sphincter anal ou des structures nerveuses associées.

Ces symptômes proctologiques sont particulièrement invalidants et contribuent significativement à la détérioration de la qualité de vie des patients. Leur présence oriente fortement vers une atteinte rectale inflammatoire et justifie une exploration endoscopique basse (rectoscopie ou coloscopie) pour en préciser l'étiologie. Le traitement spécifique de l'inflammation rectale par des agents topiques (suppositoires, mousses) permet souvent un soulagement rapide de ces symptômes particulièrement inconfortables.

Marqueurs biologiques et examens diagnostiques de l'inflammation intestinale

Le diagnostic d'une inflammation intestinale repose sur une démarche méthodique associant évaluation clinique et examens complémentaires. Les marqueurs biologiques jouent un rôle central dans cette démarche, permettant non seulement de confirmer la présence d'une inflammation mais également d'en apprécier l'intensité. Ces biomarqueurs constituent des outils précieux pour le diagnostic initial, mais également pour le suivi de l'efficacité thérapeutique et la détection précoce des rechutes dans les pathologies inflammatoires chroniques.

Parmi les marqueurs sanguins, la protéine C-réactive (CRP), les leucocytes et la vitesse de sédimentation (VS) représentent les paramètres de première ligne. Leur élévation témoigne d'un processus inflammatoire systémique, mais manque de spécificité pour l'inflammation intestinale. C'est pourquoi des marqueurs plus spécifiques comme la calprotectine fécale ont révolutionné l'approche diagnostique, en permettant une évaluation directe et non invasive de l'inflammation muqueuse intestinale.

Cependant, ces marqueurs biologiques ne suffisent pas à établir un diagnostic étiologique précis. Ils doivent être complétés par des examens morphologiques permettant une visualisation directe ou indirecte des lésions inflammatoires. L'endoscopie digestive (coloscopie, gastroscopie), associée à des biopsies, reste l'examen de référence pour caractériser précisément la nature et l'étendue de l'inflammation intestinale. Les techniques d'imagerie comme l'entéro-IRM ou le scanner abdominal apportent des informations complémentaires, particulièrement utiles pour évaluer les segments intestinaux inaccessibles à l'endoscopie ou pour détecter d'éventuelles complications.

Calprotectine fécale : biomarqueur de référence pour quantifier l'inflammation

La calprotectine fécale s'est imposée comme le biomarqueur de choix pour l'évaluation de l'inflammation intestinale. Cette protéine, libérée par les polynucléaires neutrophiles lors de leur activation dans la muqueuse intestinale enflammée, présente l'avantage considérable d'être spécifique de l'inflammation digestive et stable dans les selles pendant plusieurs jours. Son dosage simple, non invasif et reproductible en fait un outil particulièrement adapté au dépistage et au suivi des pathologies inflammatoires intestinales.

Les valeurs normales de calprotectine fécale sont généralement inférieures à 50 μg/g de selles. Une élévation modérée (entre 50 et 250 μg/g) peut s'observer dans diverses situations comme des infections intestinales bénignes, la prise de certains médicaments (AINS notamment) ou en lien avec l'âge. En revanche, des valeurs supérieures à 250 μg/g sont fortement évocatrices d'une inflammation intestinale significative, orientant vers une maladie inflammatoire chronique de l'intestin active ou une infection intestinale sévère.

La calprotectine fécale présente une excellente valeur prédictive négative , permettant d'écarter avec une bonne fiabilité une inflammation intestinale significative lorsque son taux est normal. Cette caractéristique en fait un outil précieux pour discriminer un syndrome de l'intestin irritable d'une MICI débutante, ou pour éviter des coloscopies inutiles. Dans le suivi des MICI, la normalisation de la calprotectine fécale constitue un objectif thérapeutique important, car elle corrèle bien avec la cicatrisation muqueuse et prédit un risque diminué de rechute clinique.

CRP et VS : paramètres sanguins inflammatoires systémiques

La protéine C-réactive (CRP) et la vitesse de sédimentation (VS) représentent des marqueurs inflammatoires systémiques couramment utilisés pour l'évaluation initiale et le suivi des inflammations intestinales. La CRP, synthétisée par le foie en réponse aux cytokines pro-inflammatoires (principalement l'IL-6), s'élève rapidement lors d'un processus inflammatoire aigu, avec un pic à 48h, et diminue tout aussi rapidement après résolution de l'inflammation, ce qui en fait un indicateur réactif et dynamique.

Dans le contexte des maladies inflammatoires chroniques de l'intestin, l'élévation de la CRP est généralement plus marquée dans la maladie de Crohn que dans la rectocolite hémorragique, reflétant le caractère plus transmural de l'inflammation dans la première. Une CRP supérieure à 5 mg/L est considérée comme pathologique, tandis que des valeurs dépassant 50 mg/L sont évocatrices d'une inflammation sévère ou

de complications sévères ou d'une extension importante des lésions inflammatoires. Il faut noter cependant que jusqu'à 30% des patients atteints de rectocolite hémorragique peuvent présenter des valeurs normales de CRP malgré une activité inflammatoire significative, ce qui limite la sensibilité de ce marqueur.

La vitesse de sédimentation (VS) mesure la vitesse à laquelle les globules rouges sédimentent dans un tube vertical en une heure. Son élévation, plus progressive que celle de la CRP, témoigne d'une inflammation chronique et persiste plus longtemps après la résolution du processus aigu. Une VS supérieure à 20 mm à la première heure est considérée comme pathologique, avec des valeurs pouvant dépasser 100 mm en cas d'inflammation intestinale sévère ou de complications comme une anémie associée.

L'interprétation conjointe de la CRP et de la VS apporte une valeur ajoutée diagnostique et pronostique. Une discordance entre ces deux paramètres (CRP élevée avec VS normale) peut orienter vers une inflammation récente, tandis que l'inverse (VS élevée avec CRP normale) suggère plutôt une inflammation chronique en voie de résolution ou une autre cause d'élévation de la VS comme une gammapathie. Dans le suivi des MICI, la normalisation de ces paramètres constitue un objectif thérapeutique, bien que moins fiable que la normalisation de la calprotectine fécale pour prédire la rémission endoscopique.

Coloscopie et iléoscopie : visualisation directe des lésions inflammatoires

La coloscopie représente l'examen de référence pour le diagnostic des inflammations intestinales affectant le côlon et l'iléon terminal. Cette technique endoscopique permet une visualisation directe de la muqueuse intestinale, avec identification précise des lésions inflammatoires : érythème, œdème, fragilité muqueuse, érosions, ulcérations, pseudopolypes ou sténoses. La coloscopie offre également la possibilité de réaliser des biopsies ciblées, indispensables pour confirmer le diagnostic histologique et différencier les types d'inflammation intestinale.

Dans le cadre des maladies inflammatoires chroniques de l'intestin, l'aspect endoscopique est souvent évocateur. La rectocolite hémorragique se caractérise par une atteinte continue débutant au rectum et s'étendant de façon rétrograde, avec une muqueuse érythémateuse, granuleuse, saignant facilement au contact. La maladie de Crohn présente quant à elle une atteinte discontinue, avec des lésions aphtoïdes ou des ulcérations profondes en carte de géographie, séparées par des zones de muqueuse saine (aspect en "pavage"). L'exploration de l'iléon terminal, systématique lors d'une coloscopie, revêt une importance particulière dans le diagnostic de la maladie de Crohn, dont les lésions touchent fréquemment cette région.

Au-delà de son rôle diagnostique, la coloscopie permet d'évaluer l'étendue et la sévérité de l'inflammation, contribuant ainsi à la stratification du risque et à l'orientation thérapeutique. Des scores endoscopiques validés, comme le Mayo score pour la rectocolite hémorragique ou le CDEIS (Crohn's Disease Endoscopic Index of Severity) pour la maladie de Crohn, permettent de quantifier objectivement l'activité inflammatoire et de suivre l'efficacité des traitements. La cicatrisation muqueuse, évaluée par coloscopie, est désormais considérée comme un objectif thérapeutique majeur, associée à un meilleur pronostic à long terme.

La coloscopie avec iléoscopie et biopsies étagées constitue l'examen pivot dans le diagnostic des maladies inflammatoires chroniques de l'intestin, permettant à la fois de caractériser les lésions macroscopiques et d'obtenir une confirmation histologique.

Tests d'imagerie : entéro-IRM et scanner abdominal dans le diagnostic différentiel

L'entéro-IRM s'est imposée comme une technique d'imagerie de choix pour l'évaluation des inflammations intestinales, particulièrement de l'intestin grêle, qui reste partiellement inaccessible à l'endoscopie conventionnelle. Cette technique non irradiante permet une visualisation précise de la paroi intestinale et des tissus avoisinants, avec une excellente résolution de contraste. L'entéro-IRM détecte l'épaississement pariétal, l'hypervascularisation muqueuse (rehaussement après injection de gadolinium), l'œdème sous-muqueux et les ulcérations profondes, signes caractéristiques de l'inflammation active.

Particulièrement performante dans la maladie de Crohn, l'entéro-IRM permet d'identifier les complications transmurales comme les fistules, les abcès et les sténoses fibreuses. Elle évalue également l'extension mésentérique de l'inflammation (signe du peigne) et la réaction ganglionnaire associée. Sa haute sensibilité pour détecter l'inflammation active, couplée à l'absence de radiation ionisante, en fait l'examen de choix pour le suivi longitudinal des patients jeunes atteints de MICI, qui nécessitent des évaluations répétées.

Le scanner abdominal avec entéroclyse ou entérographie reste une alternative valable, notamment en situation d'urgence ou lorsque l'IRM n'est pas disponible. Plus rapide à réaliser et moins sensible aux artefacts de mouvement, il offre une excellente résolution spatiale pour détecter les complications perforatives ou les abcès. Cependant, son utilisation répétée est limitée par l'exposition aux radiations ionisantes, particulièrement préoccupante chez les patients jeunes. Les techniques d'imagerie comme l'échographie abdominale avec contraste et la vidéocapsule endoscopique complètent l'arsenal diagnostique, chacune avec des indications spécifiques selon le contexte clinique et la localisation suspectée de l'inflammation.

Pathologies inflammatoires intestinales et leurs signes distinctifs

Les pathologies inflammatoires intestinales englobent un spectre large d'affections dont les présentations cliniques peuvent se chevaucher, mais qui possèdent néanmoins des caractéristiques distinctives permettant leur identification. Ces maladies diffèrent par leurs mécanismes physiopathologiques, leur distribution anatomique, leur évolution et leur pronostic, justifiant des approches thérapeutiques spécifiques. Une connaissance approfondie de leurs signes distinctifs est donc essentielle pour établir un diagnostic précis et instaurer un traitement adapté.

Les maladies inflammatoires chroniques de l'intestin (MICI), comprenant principalement la maladie de Crohn et la rectocolite hémorragique, représentent les causes les plus fréquentes d'inflammation intestinale chronique dans les pays occidentaux. Leurs incidences sont en augmentation constante, particulièrement dans les populations jeunes, et leur impact sur la qualité de vie est considérable. À côté de ces pathologies emblématiques, d'autres entités comme les colites microscopiques, les entéropathies infectieuses, les colites ischémiques ou médicamenteuses constituent des diagnostics différentiels importants à considérer.

La distinction entre ces différentes pathologies inflammatoires repose sur un faisceau d'arguments cliniques, biologiques, endoscopiques, histologiques et évolutifs. Si certains tableaux typiques sont facilement reconnaissables, il existe de nombreuses formes frontières ou atypiques qui représentent de véritables défis diagnostiques, parfois qualifiées de "MICI indéterminées". L'évolution des connaissances et des techniques diagnostiques, notamment en génétique et en immunologie, permettent progressivement d'affiner la caractérisation de ces entités et d'ouvrir la voie à une médecine plus personnalisée.

Maladie de crohn : manifestations transmurales et extra-intestinales

La maladie de Crohn se distingue par son caractère transmural, affectant l'ensemble des couches de la paroi intestinale, depuis la muqueuse jusqu'à la séreuse. Cette inflammation profonde explique la survenue fréquente de complications comme les fistules (communications anormales entre l'intestin et d'autres organes ou la peau), les abcès profonds et les sténoses fibreuses. Contrairement à la rectocolite hémorragique, la maladie de Crohn peut toucher n'importe quel segment du tube digestif, de la bouche à l'anus, avec une prédilection pour l'iléon terminal et le côlon droit.

Le caractère discontinu des lésions constitue une autre particularité de la maladie de Crohn, avec alternance de segments atteints et de zones saines ("skip lesions"). Cette distribution hétérogène se traduit cliniquement par des douleurs abdominales souvent localisées dans la fosse iliaque droite, mimant parfois une appendicite. La diarrhée, moins constante que dans la rectocolite hémorragique, est généralement non sanglante et s'accompagne fréquemment de douleurs abdominales post-prandiales, conduisant progressivement à une perte de poids et à une malnutrition.

Les manifestations extra-intestinales représentent une caractéristique majeure de la maladie de Crohn, touchant jusqu'à 40% des patients. Elles incluent des atteintes articulaires (arthrites périphériques, spondylarthropathies), cutanées (érythème noueux, pyoderma gangrenosum), oculaires (uvéites, épisclérites) et hépatobiliaires (cholangite sclérosante primitive). Ces manifestations peuvent parfois précéder les symptômes digestifs ou évoluer indépendamment de l'activité intestinale de la maladie, compliquant la prise en charge globale. La présence d'aphtes buccaux récurrents, de lésions ano-périnéales (fissures, fistules, abcès) ou d'une atteinte du tractus digestif supérieur (œsophagite, gastrite) oriente fortement vers une maladie de Crohn plutôt que vers une rectocolite hémorragique.

Rectocolite hémorragique : signes spécifiques et distribution lésionnelle

La rectocolite hémorragique (RCH) se caractérise par une inflammation continue, débutant au rectum et s'étendant de façon rétrograde dans le côlon, avec une intensité décroissante. Contrairement à la maladie de Crohn, l'inflammation reste limitée à la muqueuse et à la sous-muqueuse colique, sans jamais affecter l'intestin grêle (sauf dans le cas particulier de l'iléite de reflux). Cette distribution typique explique la prédominance des symptômes rectaux : rectorragies, ténesme et impériosités, qui constituent le trépied symptomatique caractéristique de la RCH.

Les rectorragies, présentes chez plus de 90% des patients, constituent le signe cardinal de la RCH. Elles se manifestent typiquement par l'émission de sang rouge vif enrobant des selles de consistance normale ou liquide, parfois accompagnée de glaires. L'intensité des saignements varie selon la sévérité de l'inflammation, depuis de simples traces sur le papier toilette jusqu'à des hémorragies massives nécessitant une transfusion. La diarrhée, souvent nocturne et post-prandiale, comporte typiquement peu de matières fécales mais beaucoup de sang et de mucus ("crachat rectal"), particulièrement dans les formes distales.

L'extension de la RCH définit différentes formes cliniques, conditionnant la symptomatologie et la stratégie thérapeutique : proctite (limitée au rectum), colite gauche (jusqu'à l'angle splénique) et pancolite (atteignant le cæcum). Les formes étendues s'accompagnent généralement de signes systémiques plus marqués (fièvre, tachycardie, anémie) et d'un risque accru de complications aiguës comme le mégacôlon toxique ou la colectasie. À long terme, le risque de cancer colorectal est proportionnel à l'étendue et à la durée d'évolution de la maladie, justifiant une surveillance endoscopique régulière. Contrairement à la maladie de Crohn, la RCH peut être "guérie" définitivement par une coloproctectomie totale, intervention envisagée dans les formes réfractaires ou compliquées.

Colite microscopique : inflammation occulte et symptomatologie paradoxale

La colite microscopique représente une entité particulière caractérisée par une diarrhée chronique aqueuse, souvent nocturne, contrastant avec un aspect macroscopique strictement normal de la muqueuse colique en endoscopie. Cette discordance clinico-endoscopique constitue la signature de cette pathologie, dont le diagnostic repose exclusivement sur l'examen histologique de biopsies coliques systématiques. On distingue deux sous-types histologiques : la colite collagène, caractérisée par un épaississement de la bande collagène sous-épithéliale, et la colite lymphocytaire, définie par une infiltration lymphocytaire intra-épithéliale.

Cliniquement, la colite microscopique touche préférentiellement les femmes (ratio 3:1) d'âge moyen ou avancé (pic d'incidence entre 60 et 70 ans), mais peut survenir à tout âge. La diarrhée, maître symptôme, est typiquement non sanglante, de volume abondant (jusqu'à 10 selles par jour), et s'accompagne fréquemment de douleurs abdominales diffuses, de fatigue et d'une perte de poids modérée. La symptomatologie évolue souvent par poussées entrecoupées de rémissions spontanées, mais peut devenir chronique et invalidante, altérant significativement la qualité de vie. L'incontinence fécale, liée au caractère impérieux et liquide des selles, représente une complication fréquente et socialement handicapante.

Plusieurs facteurs étiologiques ont été associés à la colite microscopique, notamment la prise de certains médicaments (AINS, inhibiteurs de la pompe à protons, antidépresseurs), le tabagisme, et certaines maladies auto-immunes comme la maladie cœliaque, la polyarthrite rhumatoïde ou les dysthyroïdies. Contrairement aux MICI classiques, les marqueurs biologiques d'inflammation (CRP, VS, calprotectine fécale) sont généralement normaux ou faiblement élevés, rendant le diagnostic encore plus insidieux. L'absence de stigmates endoscopiques impose la réalisation systématique de biopsies étagées du côlon chez tout patient présentant une diarrhée chronique inexpliquée, même en l'absence d'anomalies macroscopiques visibles.